De l’Aristocratie Technologique à la Masse Attritionnable : La Leçon de 2010 face aux Guerres de 2026

Le Hors-Série n°10 de DSI (2010) n’était pas seulement une revue technique, mais un manifeste stratégique dont les prophéties se sont heurtées à l’inertie des modèles de force occidentaux. Alors que les auteurs de l’époque appelaient à un « échange travail/capital », nous avons persisté dans la préservation d’armées « aristocratiques », rares et chères. En 2026, la rupture ne réside plus dans le robot lui-même, mais dans sa capacité à alimenter un Jumeau Numérique du champ de bataille, permettant une accélération sans précédent de la boucle OODA grâce à des systèmes attritionnables.

I. LE PARADIGME DE 2010

En 2010, la robotique militaire basculait de l’expérimentation vers l’industrialisation massive. Joseph Henrotin y identifiait les forces motrices qui dictent aujourd’hui la manœuvre :

  1. Le Facteur Socioculturel : Le soldat et le général de 2026 sont les enfants de la « culture geek » décrits en 2010. Leur compréhension intuitive de l’informatique permet d’envisager l’interface homme-machine non plus comme une contrainte, mais comme une extension cognitive.
  2. La Trinité des Milieux :
  • Air : Le drone comme vecteur de persistance (MALE).
  • Mer : La « marsupialisation » (bâtiments mères), concept alors visionnaire de Thales et ECA.
  • Terre : La reconnaissance de la « viscosité » du terrain, identifiée comme le défi majeur de l’autonomie tactique.

II. LES VOIX QUE NOUS N’AVONS PAS ÉCOUTÉES

Trois experts livraient des analyses qui constituent aujourd’hui le socle de l’OSINT (Open Source Intelligence) sur les théâtres contemporains :

  • P.W. Singer (La Guerre Open Source) : Il annonçait la fin du monopole étatique sur la haute technologie. “La guerre devient « open source » […] Quelqu’un a construit une version du Raven pour à peine 1 000 dollars.” La munition rôdeuse artisanale et le drone FPV sont les héritiers directs de cette vision.
  • Michel Goya (L’Armée Aristocratique) : Il dénonçait la fragilité des armées d’échantillons. En privilégiant la sophistication unitaire, nous avons perdu la capacité d’usure. Le robot devait être l’outil de la masse ; il est resté, par conservatisme, un objet précieux.
  • Bernard Pikeroen (Souveraineté Industrielle) : Il prévenait que sans stratégie européenne de transfert industriel, nous serions vassalisés par les technologies étrangères.

III. POURQUOI SOMMES-NOUS EN RETARD ?

Le constat est sans appel : si nous sommes aujourd’hui à la traîne sur la masse et la souveraineté, c’est pour trois raisons identifiées dès 2010 mais ignorées :

  1. Le Déni du Caractère Attritionnable : Nous avons continué à construire des drones comme des avions (chers, rares). L’OSINT en Ukraine ou en Mer Noire montre que l’efficacité réside dans la consommabilité. Un système attritionnable n’est pas un système “bas de gamme”, c’est un système dont le coût permet de saturer les défenses adverses.
  2. La Naïveté du Signal : Le magazine mentionnait le piratage des flux vidéo à 18$. Nous avons ignoré cette alerte. En 2026, la guerre électronique (EW) rend caducs nos systèmes trop dépendants du GPS et des liaisons de données centralisées.
  3. L’Inertie du Transfert Industriel : Le “patinage” des programmes de drones européens décrit en 2010 a conduit à une dépendance durable envers les systèmes dont nous ne maîtrisons ni le code source, ni le calendrier d’évolution.

IV. DU ROBOT-OBJET AU JUMEAU NUMÉRIQUE

C’est ici que se situe la véritable rupture par rapport à 2010. Le robot n’est plus une “entité physique isolée”, il est le terminal nerveux d’une intelligence globale.

La Proposition : La Guerre des Jumeaux Numériques La force réside désormais dans la capacité à générer un “Digital Twin” du champ de bataille en temps réel grâce à des milliers de micro-capteurs robotisés attritionnables (terrestres, aériens, maritimes) :

  1. Synthèse Totale : Chaque capteur devient un pixel d’une image globale mise à jour chaque seconde.
  2. Hyper-OODA : L’intelligence artificielle traite cette masse de données pour réduire le délai entre l’observation et l’action à quelques secondes, permettant une prise de décision hyper-accélérée.
  3. Visualisation et Simulation : Le Jumeau Numérique permet de simuler des options tactiques et de saturer l’ennemi dans le réel après l’avoir vaincu dans le virtuel.

V. POUR UNE STRATÉGIE DE PUISSANCE (2026-2040)

Pour reprendre l’initiative stratégique, nous devons décliner les propositions suivantes :

  • 1. Doctrine de la Masse Attritionnable : Passer du “zéro perte” au “sacrifice calculé des machines”. Produire des essaims de drones dont la perte est intégrée à la manœuvre pour saturer économiquement les systèmes sol-air adverses.
  • 2. Souveraineté du Code et des Algorithmes : Nationaliser les bibliothèques d’IA de ciblage. La souveraineté ne réside plus dans la cellule du drone, mais dans les modèles de reconnaissance de formes et de navigation sans GPS (SLAM).
  • 3. Intelligence Distribuée (Edge Computing) : Développer des essaims autonomes capables de décider en local pour contrer le déni d’accès (A2/AD) et le brouillage des communications.
  • 4. Robotisation Logistique Intégrale : Déployer massivement des “mules” terrestres pour redonner au fantassin sa fonction de commandement en l’allégeant de la “viscosité” physique du terrain.

CONCLUSION : LA FIN DE L’ENTITÉ ISOLÉE

Le magazine de 2010 nous avait fourni le diagnostic ; nous avons échoué sur l’ordonnance. En 2026, l’innovation ne réside plus dans l’objet qui tire, mais dans le réseau qui voit, comprend et décide. Le futur de la guerre n’est plus une armée de Terminators, mais une nuée de capteurs attritionnables créant un double numérique du réel.

La victoire appartient désormais à celui qui générera le Jumeau Numérique le plus fidèle et le plus rapide pour dominer la boucle OODA.


#DefenseTech #Strategie #Attritionnable #Masse #OODA #DigitalTwin #DSI2010 #GuerreDuFutur

Loading spinner

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *