Le Métavers de la préparation opérationnelle n’est pas un “monde”. C’est une capacité.

Le mot métavers déclenche souvent une association automatique : Meta Platforms, sa division Reality Labs, une promesse grand public, puis une forme de désillusion.

Je propose un cadrage radicalement différent.

Ici, le Métavers de la préparation opérationnelle n’est pas un produit grand public, ni un énième “environnement immersif”. C’est une capacité stratégique : une machine à produire de la compétence collective, sous contrainte, avec preuve à l’appui.


Prologue littérature : la fiction n’a pas prédit des casques… elle a prédit la bataille pour la cognition

Dans Snow Crash, le métavers n’est pas un gadget : c’est un espace persistant où l’identité, l’influence et les rapports de force deviennent opérables.

Dans La Stratégie Ender, l’environnement d’entraînement n’est pas “réaliste” : il est transformant. Il change la manière de décider sous stress, dans l’incertitude, face à un adversaire.

Dans Ready Player One, il est refuge… et donc avertissement : un métavers peut fabriquer de la compétence — ou fabriquer de l’évasion.

La littérature donne la clé : le sujet profond n’est pas la 3D. Le sujet, c’est comment on fabrique (ou on casse) la capacité à comprendre et décider.


Définir le métavers proprement : une architecture, pas un décor

Pour être convaincant, il faut une définition qui résiste au marketing.

La littérature scientifique décrit le métavers comme une famille de systèmes : des environnements numériques (souvent 3D), persistants, multi-utilisateurs, soutenant une forme de présence/identité, et dont la maturité dépend notamment de l’interopérabilité et de la scalabilité (capacité à monter en charge). Le papier classique de Dionisio et al. (2013) est utile parce qu’il fixe des invariants au lieu de vendre une vision.

Et, pour la préparation opérationnelle, j’ajoute un invariant qui sépare immédiatement le sérieux du folklore :

Sans instrumentation, ce n’est pas un Métavers de préparation : c’est un décor interactif. Instrumentation = traces, replays, timeline unifiée, décisions capturées, comparaison entre itérations.

Ce point est crucial : l’entraînement n’a de valeur que s’il produit de la progression observable, pas seulement une “expérience”.


Pourquoi le Métavers de la préparation opérationnelle est un accélérateur M2MC

Le multi-milieux / multi-champs (M2MC) n’est pas un concept “à expliquer”. C’est un concept à entraîner.

Parce que le vrai défi n’est pas d’additionner des milieux et des champs ; c’est d’intégrer :

  • des temporalités différentes,
  • des frictions d’interopérabilité (systèmes, procédures, sémantique),
  • des dégradations (liaisons, capteurs, navigation),
  • des effets non cinétiques (cyber, informationnel, électromagnétique),
  • et, en haute intensité, l’attrition et la rupture comme conditions normales.

Le live (terrain réel) est irremplaçable, mais il a deux limites structurelles : la répétition contrôlée et la mesure fine à grande échelle. Or la haute intensité exige une chose impitoyable : apprendre vite, en collectif, sous dégradation.

Le Métavers de la préparation opérationnelle devient alors l’endroit où l’on peut :

  1. répéter des situations rares/dangereuses,
  2. varier systématiquement les conditions,
  3. instrumenter les décisions,
  4. rejouer et corriger.

En clair : augmenter la densité d’apprentissage entre deux confrontations au réel.


Guerre cognitive : le métavers comme “cognitive range”

La guerre cognitive vise ce que beaucoup d’organisations entraînent le moins : l’attention, la confiance, l’interprétation, la cohérence collective — bref, la mécanique intime de la décision. Les travaux associés à NATO STO ont justement le mérite de formaliser ce champ sans l’enrober de mystique.

Le Métavers de la préparation opérationnelle est une opportunité majeure ici, à une condition : rester dans le registre défensif et pédagogique.

On ne “joue” pas à manipuler. On s’entraîne à résister à :

  • l’ambiguïté persistante (informations plausibles mais incomplètes),
  • la surcharge (volume, vitesse, interruptions),
  • les contradictions (signaux dissonants, sources qui s’opposent),
  • la dégradation progressive (perte partielle de repères).

La valeur n’est pas dans l’inject. Elle est dans l’AAR : qu’est-ce qu’on a cru ? pourquoi ? quel signal aurait dû nous alerter ? quelles règles d’hygiène informationnelle manquaient ?

C’est là que l’entraînement devient une arme de préparation à la haute intensité : on entraîne la capacité à garder un jugement collectif stable quand le monde devient bruyant, contesté, incomplet.


Wargaming : la colonne vertébrale cognitive du métavers

Le wargaming, au fond, est un laboratoire d’hypothèses et d’arbitrages humains. Donc un laboratoire cognitif.

Les Tactical Decision Games (TDG), notamment formalisés et utilisés dans des contextes militaires (ex. US Marine Corps University), sont particulièrement intéressants : ils forcent la décision, l’explicitation, la comparaison, la progression.

Le métavers apporte ce qui manque souvent au wargame “table” :

  • la persistance (un monde qui garde l’historique),
  • l’instrumentation (la preuve : décisions + contexte + temps),
  • la rejouabilité (replay multi-vue),
  • la scalabilité (collectifs, niveaux, multi-acteurs),
  • la capacité à simuler la dégradation (et ses effets sur la coordination).

Wargaming = moteur cognitif. Métavers = milieu persistant instrumenté. Ensemble, ils deviennent une machine d’entraînement qui ne vise pas “le réalisme” mais la robustesse décisionnelle.


Training-as-Code : rendre la préparation vivante, testable, améliorable

Je conserve Training-as-Code parce que l’idée est puissante : arrêter de traiter l’entraînement comme un événement, et le traiter comme une capacité qui s’améliore.

Concrètement :

  • Versionner les scénarios (hypothèses, ROE, frictions, objectifs, injects, critères de réussite).
  • Tester (non-régression : s’assurer qu’on entraîne bien ce qu’on prétend entraîner, et qu’on ne “dilue” pas la valeur d’entraînement au fil des ajustements).
  • Instrumenter (capturer décisions, bascules d’hypothèses, temps de récupération, dérives de compréhension partagée).
  • Rejouer (AAR outillé, comparaison inter-rotations, progression mesurable).

La différence entre une “démo immersive” et une capacité de préparation, c’est exactement ça : la traçabilité du progrès.


Les métriques qui distinguent un vrai Métavers de préparation d’un “monde virtuel”

Si je devais être brutal : si tu ne mesures pas ces choses-là, tu n’entraînes pas vraiment la haute intensité, tu l’illustres.

  1. Stabilité du tempo décisionnel sous dégradation (pas “vite”, stable).
  2. Dérive de compréhension partagée (intention → exécution, et la vitesse de recadrage).
  3. Temps de récupération cognitive après ambiguïté/contradiction/surcharge.
  4. Vitesse d’apprentissage collectif (combien d’itérations pour corriger un pattern).

Ce sont des indicateurs “durs” parce qu’ils visent ce qui gagne ou perd une campagne : la capacité à conserver une cohérence collective quand tout pousse à la fragmentation.


Conclusion : le mot “métavers” a été abîmé — c’est une chance

Parce que ça nous oblige à revenir au réel.

Le Métavers de la préparation opérationnelle n’est pas une promesse de monde parallèle. C’est une capacité à :

  • entraîner l’intégration M2MC,
  • exercer la résilience cognitive,
  • industrialiser l’apprentissage collectif,
  • préparer la haute intensité autrement qu’en la mythifiant.

Autrement dit : ce métavers-là ne sert pas à “s’évader”. Il sert à tenir.


Références (sélection)

  • Dionisio, J. D. N., Burns, W. G., Gilbert, R. (2013). 3D Virtual Worlds and the Metaverse: Current Status and Future Possibilities (ACM).
  • CICDE : travaux doctrinaux sur le multi-milieux / multi-champs (M2MC).
  • Fondation pour la Recherche Stratégique : analyses sur l’intégration multidomaine/M2MC.
  • NATO STO : publications relatives à la guerre cognitive (cadres, enjeux, impacts sur la décision).
  • Publications et retours d’expérience sur le wargaming/TDG en contexte militaire (USMCU et corpus wargaming).
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