
L’essor des opérations multidomaine s’accompagne d’un discours technologique puissant. À écouter certaines narrations, il suffirait d’accélérer les boucles, de connecter tous les capteurs et d’automatiser la décision pour garantir la supériorité militaire.
Cette vision est séduisante, mais incomplète.
Les MDO ne sont pas d’abord un défi technologique. Elles sont un défi doctrinal et humain, dans lequel la technologie agit comme un amplificateur — pour le meilleur comme pour le pire.
Garder la tête froide face aux promesses du technologisme n’est pas un refus de l’innovation. C’est au contraire une condition pour en faire un levier opérationnel maîtrisé, et non un facteur de rigidité ou de dépendance.
1. MDO, OODA et décision politique : dépasser le mythe de la vitesse
1.1 Ce que les MDO cherchent réellement à optimiser
Beaucoup de discours sur les opérations multidomaine (MDO) les réduisent à une course à la vitesse décisionnelle. Cette lecture est réductrice.
L’objectif réel des MDO n’est pas simplement de décider plus vite, mais de créer un avantage décisionnel durable par :
- l’intégration interarmées,
- la coopération inter-agences,
- l’action en coalition,
- la synchronisation multi-domaines,
- et surtout la capacité à continuer à agir sous contestation.
C’est précisément l’esprit de l’approche britannique integration for advantage : l’intégration n’est pas une fin en soi, mais un multiplicateur de liberté d’action.
1.2 OODA : un cadre utile, mais insuffisant s’il est mal interprété
La boucle OODA conserve une réelle valeur pédagogique. Elle rappelle que l’avantage militaire repose autant sur la compréhension que sur l’action.
Mais la réduire à une logique de vitesse (“speed is king”) comporte un risque bien documenté :
- survalorisation de l’accélération,
- sous-estimation de la qualité décisionnelle,
- fragilisation de la coordination homme–machine,
- perte de robustesse face à l’incertitude et à la tromperie.
Une lecture opérationnelle plus réaliste des MDO conduit à rééquilibrer la boucle :
- Observe : capteurs multi-domaines, OSINT, partenaires, souvent sous brouillage ou déception
- Orient : compréhension du contexte, intentions adverses, cadre politico-juridique
- Decide : arbitrage entre effets, risques, escalade, règles d’engagement, coalition
- Act : exécution distribuée et replanification continue
Le point dur n’est pas la décision en elle-même.
Il se situe dans l’orientation (donner du sens) et dans la gestion de l’escalade, qui reste fondamentalement politique.
1.3 La décision politique : une boucle que la technologie ne compresse pas
Les MDO touchent presque systématiquement :
- des effets trans-domaines (cyber, espace, information) à attribution incertaine,
- des seuils d’escalade volontairement ambigus,
- des contraintes de coalition et de consensus,
- des cadres juridiques exigeants (distinction, proportionnalité, responsabilité).
Même si certaines micro-boucles tactiques peuvent être automatisées ou accélérées, la boucle politico-stratégique demeure.
On peut accélérer l’exécution, mais on ne “compresse” ni l’éthique, ni l’escalade, ni la coalition.
2. Le risque de la “doctrine algorithmique”
2.1 Un mécanisme bien identifié
Le risque apparaît lorsque :
- une capacité technologique est déployée (IA, fusion de données, combat cloud, DSS),
- les TTP s’adaptent progressivement à l’outil,
- la doctrine est réécrite pour justifier l’architecture existante.
Dans les programmes C2 à ambition “multi-senseurs / multi-effecteurs”, les modèles de données, interfaces et workflows peuvent alors figer une manière de combattre.
2.2 Effets pervers documentés
Les effets sont désormais bien connus :
- automation bias : surconfiance dans la recommandation machine,
- illusion de complétude : “puisque c’est fusionné, c’est vrai”,
- optimisation locale au détriment de l’objectif stratégique global,
- fragilité systémique liée à une intégration excessive,
- rigidification cognitive : on ne voit plus ce que l’outil ne mesure pas.
Le problème n’est pas l’algorithme. C’est l’oubli de ses limites.
2.3 L’antidote : une doctrine testable, pas seulement déclarative
Dire “doctrine first” ne suffit pas. Il faut une doctrine testée :
- par le wargaming,
- l’expérimentation,
- l’entraînement réaliste,
- la simulation multi-domaines.
Cela suppose :
- des technologies adaptables,
- des architectures modulaires,
- et un commandement qui conserve la maîtrise du sens, des seuils et de l’escalade.
3. Souveraineté doctrinale vs souveraineté technologique
3.1 Deux souverainetés distinctes
- Souveraineté doctrinale : décider comment on combat (concepts, ROE, tempo, délégation, intégration alliée)
- Souveraineté technologique : maîtriser avec quoi on combat (systèmes, données, cloud/edge, IA, chaînes logicielles)
Le piège consiste à croire que la seconde garantit automatiquement la première.
3.2 Quand la souveraineté technologique est un atout
Elle est pertinente si elle permet :
- l’adaptation rapide,
- la résilience sous déni,
- l’indépendance de mise à jour,
- la maîtrise des données,
- l’auditabilité des systèmes d’aide à la décision.
3.3 Quand elle devient une contrainte
Elle devient problématique lorsqu’elle génère :
- des retards d’intégration,
- des solutions non scalables,
- des verrouillages industriels,
- des coûts d’opportunité opérationnels.
La souveraineté pertinente n’est pas celle qui protège le catalogue, mais celle qui protège le tempo.
4. Métavers et jumeaux numériques : un levier sous conditions
Les jumeaux numériques et environnements immersifs ne sont pas des gadgets s’ils servent à :
- tester la doctrine,
- entraîner les boucles MDO,
- répéter l’intégration multi-domaines et multinationale,
- connecter entraînement, doctrine et acquisition.
Sans ce chaînage, ils restent de belles démonstrations sans impact réel.
5. Des “petites victoires” qui comptent vraiment
Sans promettre un système parfait, certaines avancées changent profondément la donne :
- C2 dégradé by design (continuer à décider sous perte de réseau),
- donnée minimale commune plutôt que fusion totale,
- règles explicites de confiance IA,
- métiers d’orchestration multi-domaines clairement identifiés.
Ces choix sont moins spectaculaires, mais bien plus robustes.
6. La place de l’homme : le point d’équilibre
La machine excelle dans :
- le tri,
- la corrélation,
- la simulation,
- l’optimisation sous contraintes.
L’homme reste indispensable pour :
- porter l’intention,
- arbitrer risque et effets,
- gérer l’escalade et la coalition,
- assumer la responsabilité,
- décider sous tromperie et incertitude.
Le Human–Machine Teaming crédible repose sur :
- la transparence,
- la calibration de confiance,
- l’entraînement,
- un design centré opérateur.
Conclusion
Les opérations multidomaine ne se résument ni à une rupture technologique, ni à un simple changement d’échelle. Elles traduisent une transformation plus profonde de la manière de concevoir l’action militaire : intégrée, distribuée, contestée et durablement politique.
La technologie y joue un rôle déterminant. Elle élargit le champ des possibles, accélère certaines boucles, renforce la résilience et soutient la coopération entre domaines et partenaires. Mais elle ne définit ni le sens de l’action, ni ses limites, ni sa légitimité.
C’est là que la doctrine et le facteur humain demeurent centraux. La doctrine donne la cohérence, fixe les priorités et encadre l’emploi de la force. L’homme, quant à lui, reste le garant de l’intention, de la responsabilité et de la maîtrise de l’escalade — autant de dimensions que la technologie ne peut ni automatiser ni déléguer sans risque.
Garder la tête froide face aux promesses du technologisme ne signifie pas freiner l’innovation. Cela signifie l’inscrire dans une trajectoire maîtrisée, testée, et pleinement assumée sur les plans opérationnel, politique et éthique.
Une ouverture ?
À mesure que les MDO gagnent en complexité, une question s’impose : comment entraîner des décideurs et des états-majors à raisonner dans des boucles multidomaines, sous incertitude, saturation informationnelle et pression temporelle ?
Sur ce point, le monde du jeu vidéo — souvent perçu comme éloigné des enjeux militaires — offre des enseignements précieux. Les jeux complexes, coopératifs ou compétitifs, entraînent depuis longtemps les joueurs à :
- gérer simultanément plusieurs niveaux d’information,
- arbitrer entre vitesse et compréhension,
- coordonner des actions distribuées,
- accepter l’incertitude et l’erreur,
- apprendre par l’expérimentation et l’itération.
Sans transposer naïvement des mécaniques ludiques au combat réel, ces approches ouvrent des pistes sérieuses pour :
- la formation au raisonnement multidomaine,
- l’entraînement à la décision sous pression,
- la compréhension des interactions homme–système,
- et la préparation des états-majors à des environnements dynamiques et dégradés.
Peut-être que l’une des clés pour maîtriser les opérations multidomaine ne se trouve pas uniquement dans des systèmes toujours plus complexes, mais aussi dans la capacité à apprendre à penser, tester et décider autrement — y compris en s’inspirant de mondes qui ont fait de la complexité, de l’interaction et de l’apprentissage continu leur cœur de métier.
